Il y a exactement un mois, dans la nuit du 27 au 28 février 2026, les États-Unis et Israël lançaient des frappes aériennes massives contre l'Iran. En quelques heures, la région la plus stratégique du monde basculait dans la guerre. Un mois plus tard, rien n'est réglé. Et les conséquences de ce conflit commencent à se faire sentir bien au-delà du Moyen-Orient.
Un mois de guerre : chronologie d'un embrasement
Le 28 février 2026, Donald Trump annonçait le lancement d'une opération militaire conjointe avec Israël contre l'Iran — baptisée Operation Epic Fury côté américain, Operation Roaring Lion côté israélien. Cette offensive débutait six semaines après une répression sanglante de manifestations antigouvernementales en Iran, au cours desquelles des milliers de civils avaient été tués.
- 28 février Lancement des frappes américano-israéliennes. L'Iran annonce la fermeture du détroit d'Ormuz.
- 1er mars Les médias d'État iraniens annoncent la mort du Guide suprême Ali Khamenei. L'Iran lance une contre-attaque massive, ciblant des bases militaires américaines au Qatar, au Koweït, aux Émirats arabes unis et le quartier général de la Cinquième flotte américaine à Bahreïn.
- 9 mars L'Arabie saoudite atteint un record d'exportations depuis ses ports occidentaux via le pipeline Petroline : 5,9 millions de barils par jour.
- 13 mars Le trafic maritime au détroit d'Ormuz est quasiment à l'arrêt : de 51 navires civils le 27 février, on tombe à 3 seulement.
- 23 mars L'Iran menace de miner l'ensemble des voies navigables du Golfe si les États-Unis et Israël s'attaquent à ses côtes ou à ses îles.
- 25 mars L'Iran rejette un plan américain en 15 points visant à une pause du conflit et pose ses propres conditions, réclamant notamment des réparations de guerre et "l'exercice de sa souveraineté sur le détroit d'Ormuz".
Les monarchies du Golfe se retrouvent dans une position impossible : alliées historiques de Washington et hôtes de bases militaires américaines, elles sont en première ligne, exposées aux missiles iraniens. Au 16 mars, les attaques iraniennes avaient causé la mort d'au moins 11 civils et fait 268 blessés, dont une majorité de travailleurs migrants étrangers.
Téhéran espère que ces pays feront pression sur Trump pour mettre fin à une guerre dans laquelle ils se retrouvent entraînés malgré eux.
Le détroit d'Ormuz : le verrou du monde
Au cœur de cette crise se trouve un goulot d'étranglement grand comme une baie bretonne, mais dont dépend une bonne partie de l'économie mondiale. Large d'environ 50 kilomètres seulement, le détroit d'Ormuz ne dépasse pas 60 mètres de profondeur. Pourtant, environ 20 millions de barils de brut y circulaient chaque jour en 2024, soit près de 20 % de la consommation mondiale de pétrole liquide.
Le gaz, contrairement au pétrole, n'a pas d'alternative : il est totalement prisonnier derrière le verrou d'Ormuz, sans autre option logistique. Sans rotation de navires, le Qatar et les Émirats arabes unis pourraient être contraints de réduire, voire d'interrompre, leur production.
Contourner Ormuz peut simplement déplacer la menace d'un détroit à un autre. Ce n'est pas une solution : c'est un délai.
Trois petites îles concentrent aujourd'hui l'attention des stratèges : Abu Musa, Grande Tunb et Petite Tunb. Occupées par l'Iran depuis 1971 mais revendiquées par les Émirats arabes unis, elles constituent des avant-postes militaires clés pour le contrôle du détroit, équipées de radars, de bases navales légères et de capacités missiles.
Des conséquences mondiales en chaîne
Sur les prix de l'énergie
Le prix du baril de Brent a flambé de 20 % pour passer de 70,5 à plus de 85 dollars dès les premiers jours du conflit. Certains experts évoquent des scénarios bien plus sombres : selon l'économiste Olivier Blanchard, le scénario central serait celui de prix du pétrole durablement situés entre 150 et 200 dollars le baril.
Le gaz n'est pas épargné. En Europe, l'indicateur de référence TTF néerlandais a bondi de plus de 21 % en une seule séance, atteignant 66 euros le mégawattheure — contre 32 euros en janvier.
Sur les chaînes d'approvisionnement mondiales
L'impact dépasse largement la pompe à essence. Le détroit est également central pour les engrais : environ un tiers des engrais mondiaux y transite. Quelque 80 % de la production de polyéthylène du Moyen-Orient en dépend pour l'export. Le Qatar, à lui seul, assure un tiers de la production mondiale d'hélium — un gaz indispensable aux semi-conducteurs et aux équipements médicaux.
L'Asie en première ligne
Ce blocage menace particulièrement les économies asiatiques : 90 % du pétrole japonais et 57 % des importations chinoises en hydrocarbures transitent par ce passage. Pour la Chine seule, les achats auprès des cinq principaux exportateurs passant par Ormuz représentent 97 milliards de dollars, contre 74 milliards pour l'Inde et 63 milliards pour le Japon.
Et l'Europe dans tout ça ?
L'Europe, qui pensait avoir diversifié ses approvisionnements après la guerre en Ukraine, se retrouve à nouveau vulnérable. La diversification post-Ukraine n'a pas résolu le problème fondamental : elle a simplement déplacé la dépendance de la Russie vers le Golfe, zone géopolitiquement tout aussi instable. Chimie, sidérurgie, engrais, automobile — aucun secteur ne peut neutraliser à court terme son exposition à un choc géopolitique lointain.
Sortir de l'impasse : les solutions non militaires
La tentation est grande, face à un détroit bloqué par la force, de répondre par la force. Mais les solutions militaires ont leurs limites — elles ont d'ailleurs en partie créé la situation actuelle. Que peut-on envisager d'autre ?
1. Les pipelines de contournement : utiles mais insuffisants
La solution la plus immédiatement mobilisable est celle des oléoducs terrestres déjà existants. En Arabie saoudite, le pipeline Petroline — 1 200 kilomètres traversant la péninsule d'est en ouest — permet d'acheminer le pétrole vers le port de Yanbu sur la mer Rouge, en contournant complètement Ormuz. Aux Émirats arabes unis, un oléoduc de 400 kilomètres relie les champs d'Abu Dhabi au golfe d'Oman, offrant un accès direct à l'océan Indien.
Mais le problème est arithmétique. En cumulant les deux oléoducs saoudien et émirati, on arrive à 9 millions de barils par jour au maximum — pour un détroit qui en faisait transiter 20 en temps normal. Et le Koweït, le Qatar, Bahreïn et l'Irak ne disposent d'aucune infrastructure de contournement suffisante.
2. Le retour du cap de Bonne-Espérance
Pour les pays consommateurs coupés du Golfe, une autre piste émerge : aller chercher le pétrole ailleurs, plus loin. Les raffineurs asiatiques commencent à intensifier leurs achats auprès du bassin atlantique — États-Unis, Afrique de l'Ouest, Amérique latine. Certains spécialistes évoquent également un contournement de l'Afrique par le cap de Bonne-Espérance — un détour de dix à vingt jours de navigation supplémentaires, avec des répercussions immédiates sur les prix du fret. Cette option peut fonctionner à la marge, mais pas à l'échelle des volumes en jeu.
3. Les réserves stratégiques : un filet limité dans le temps
Plusieurs gouvernements ont commencé à puiser dans leurs réserves pétrolières stratégiques. Mais ces stocks ont une durée de vie limitée. Ils peuvent absorber quelques semaines de perturbation, pas plusieurs mois de blocage total. Une hausse de la production des pays exportateurs hors du Golfe — Norvège, Nigeria, Venezuela, États-Unis — constitue une variable supplémentaire, mais insuffisante à elle seule.
4. Les projets d'infrastructure à moyen terme
La crise actuelle accélère des projets qui sommeillaient dans les tiroirs. Les Émirats arabes unis réfléchissent à un second pipeline de brut reliant leurs installations offshore à Fujairah — port situé hors du détroit. Des projets ferroviaires comme le réseau Etihad Rail ou le projet Hafeet Rail, reliant le port de Sohar à Oman au réseau des Émirats, sont également remis sur la table. Ces projets sont sérieux, mais leur calendrier se compte en années, pas en semaines.
5. La diplomatie et la négociation internationale
Sur le plan diplomatique, la situation reste dans l'impasse. Le 25 mars, l'Iran a rejeté un plan américain en 15 points visant à mettre en pause le conflit. Téhéran a posé ses propres conditions : réparations de guerre et reconnaissance de sa souveraineté sur le détroit. Des médiateurs comme la Chine, la Turquie ou Oman — traditionnellement canal de dialogue avec l'Iran — tentent de maintenir des lignes de communication ouvertes. Mais aucune percée n'est visible à ce stade.
La vraie solution : ne plus en avoir besoin
Toutes les alternatives évoquées ont un point commun : elles cherchent à maintenir les flux d'hydrocarbures par d'autres chemins. Elles ne remettent pas en cause la dépendance elle-même.
Malgré l'existence de toutes ces alternatives, aucune ne peut remplacer pleinement le détroit d'Ormuz aux volumes actuels. Toute réduction significative de cette dépendance nécessitera des années d'investissements. La vraie solution structurelle, c'est de réduire le besoin en énergie fossile.
Chaque panneau solaire posé en Europe, chaque éolienne offshore installée en Bretagne, chaque voiture électrique mise en circulation, c'est un baril de moins à faire transiter par un détroit que l'histoire a démontré, une fois de plus, terriblement vulnérable.
Cette crise n'est pas un accident de l'histoire. C'est le prix que le monde paie pour avoir construit son économie sur l'hypothèse que quelques détroits resteraient toujours ouverts. La multiplication des tensions géopolitiques confirme que cette menace est structurelle — et doit être intégrée comme une hypothèse normale dans toute planification énergétique.
Il est temps de construire autrement.